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Veni, vidi, vixi

Les contemplations, Victor Hugo

Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle

La petite histoire dans la grande, ce sont les points d’achoppements des évènements isolés dans l’ensemble des processus Humains structurant le devenir d’une société dans un espace à un moment donné.

Le « corps sans organes », non soumis à des réalités organisées, c’est bon pour la peinture, la littérature, peut-être, mais nous sommes pris aux pièges des histoires qui nous ont devancées, ébranlant notre actualité, contraignant notre avenir.

Mon patronyme se confronte à mon identité ontologique, synthétisant deux mondes à jamais en conflit, introduisant une double contrainte dont la force des ressacs brise l’avènement des possibles.

Qu’importe l’avenir, pris dans les gouffres amers du temps passé.

L’histoire, vous est renvoyée en miroir déformé réactualisant les enjeux dans la destruction.

Du présent, recomposer le passé, c’est faire émerger une archéologie pour savoir.

De mon grand-père maternel André Joseph Jehl (08/04/1908/27/04/1981), je n’ai que peu de traces, discret il s’est effacé. Mais est restée cette fierté commune avec mon arrière-grand-père (Aimé Seiler), des études ouvrant à la culture pris dans la République.

Alsacien originaire de Richtolsheim il a fait partie d’une famille de cultivateur d’origine Juive, devenu professeur.

Il me reste quelques documents. Parmi eux, une fausse carte d’identité, l’usurpation de celle d’un autre accolée à sa photographie appuyée par un tampon fait à base de pomme de terre marqué à l’aiguille. Un travail d’orfèvre pour un projet fou.

Fausse carte d’identité d’André Jehl

Rejoindre ma grand-mère à Dôle, Jura, en pleine Zone Interdite, espace réservé à un peuplement arien à vocation agricole.

Une communauté Juive en pleine zone réservée, les victimes aux portes de l’enfer, courage guidé par la nécessité.

Dans cette carte, son identité était vacillante et non conforme.

La genèse incarnée dans l’être au aguets réactualisée par la réinterprétation du mythe.

Sacrifier son identité pour s’appeler Abel fratricide de Caïn dont il jalousait la réussite, promis ainsi à une vie d’errance.

Abel dans la destruction mais Caïn dans l’errance c’est une synthèse de la représentation du Juif par l’antisémite.

Assassiné en sursis, pris dans l’équilibre fragile d’un monde à la frontière de l’horreur.

De là, il a travaillé à la SNCF 

La maîtrise de la langue Allemande liant sans doute leur connaissance du Yiddish et de l’Alsacien ont permis leur survie.

S’ils se sont dressés stoïques pendant la guerre, elle les a brisés profondément, atteignant à leurs identités.

Mon arrière-grand-père, Aimé Seiler, est mort dans des circonstance que j’ignores juste apprès guerre en 1946, laissant derrière lui une famille brisée et aux perspectives distinctes.

De ces trois filles, seule Suzanne (ma grand-mère) conserva un attachement à l’Histoire, abandonnée par ses deux sœurs aux résurgences répétées de la destruction.

De gauche à droite, Suzanne, Gilberte, Raymonde Seiler

C’est par bribes, par rumeur, mobbing, …, que ressurgit cette haine toujours prégnante.

Les destructions évitées pendant la guerre se concrétisèrent par la suite, faisant disparaitre celle qui avait été rejointe.

Un train pour séparer ceux qui avaient survécus.

D’un train de déportés à celui de l’exil d’un désespoir, confronté aux images des atrocités, l’enfermement comme seule point d’arrivée à l’achoppement des perspectives pendant et après-guerre.

Un train, comme vengeance.

D’exister ?

L’Histoire remonte à la surface comme le non-dit pose problème.


Et devant la photo, comme dans un rêve, c’est le même effort, le même travail sisyphéen : remonter, tendu vers l’essence, redescendre sans l’avoir contemplé et recommencer.

R. Barthes, La chambre claire, op. cit., p. 1114.


Les fragments d’images reconstituent une part de l’histoire, effleurant par les conséquences, les causes disparues.

Loin d’en témoigner, il en indique les pistes.

Briser, c’est d’épuisement face à une vie confrontée à la haine gratuite, au mépris et à la destruction de sa famille, que mon grand père est mort sur le chemin de l’hôpital dans l’ambulance appelée par Maman.

Ces derniers mots qu’il lui a adressés « j’ai sauvé des Juifs ».

En écrivant ces mots, je me rends compte qu’il s’agissait sans doute pour lui de briser le silence quant à son histoire.

Image à dessein

La fosse aux bêtes

Xavier-Aurélien, Racine, 20/04/2024

Attendez-vous à tout, vous qui êtes proscrit. On vous jette au loin, mais on ne vous lâche pas. Le proscripteur est curieux et son regard se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingénieuses et variées. Un respectable pasteur protestant s’assied à votre foyer, ce protestantisme émarge à la caisse Tronsin-Dumersan ; un prince étranger qui baragouine se présente, c’est Vidocq qui vient vous voir ; est-ce un vrai prince ? oui ; il est de sang royal, et aussi de la police ; un professeur gravement doctrinaire s’introduit chez vous, vous le surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous ; vous êtes hors la loi, c’est-à-dire hors l’équité, hors la raison, hors le respect, hors la vraisemblance ; on se dira autorisé par vous à publier vos conversations, et l’on aura soin qu’elles soient stupides ; on vous attribuera des paroles que vous n’avez pas dites, des lettres que vous n’avez pas écrites, des actions que vous n’avez pas faites. On vous approche pour mieux choisir la place où l’on vous poignardera ; l’exil est à claire-voie ; on y regarde comme dans une fosse aux bêtes ; vous êtes isolé, et guetté.

Actes et paroles/Pendant l’exil, Victor Hugo

“J’veux mourir malheureux, pour ne rien regretter “

Passé outre le miroir pour découvrir l’Homme

Je découvre, stupéfait, cette présentation de l’homme derrière l’ œuvre.

Si l’ Artiste “Comme un fou va jeter à la mer/ Des bouteilles vides et puis espère /Qu’on pourra lire à travers /S.O.S. écrit avec de l’air ” ( Tous les cris, les SOS, Daniel Balavoine) c’est que la traversé Visionnaire de la production, le laisse seul face à l’image d’un monde dont on accentue les artifices.

Mohlitz, c’est un pseudonyme en poupée gigogne, articulant la production à l’aura de l’ homme dont il voulait l’ inclination devant l’œuvre souhaitant que rien de ce qu’il a été interfère avec le corpus de ce qu’il à produit.

C’est en voyant dans le monde les clichés de réalités qui se réitèrent qu’il a pu les transcrire dans un langage visuel, véritable Atlas de signifiants vers une représentation d’un monde qui court à l’abîme.

L’ Homme comme l’œuvre impose de passer outre l’ immédiateté, pour se rendre compte que derrière cette indifférence feinte au jugement social se cachait un Homme d’une très grande culture, traduisant dans une production virtuose, esthétique, la vision d un monde désenchanté.

Avoir plongé frontalement son regard dans les tréfonds d’ une humanité, dont il a transcrit sur cuivre la vision, l’a éloigné d’un monde attaché à la surface des représentations.

On ne peut limiter son travail à une filiation artistique , se développant davantage dans un réseau d’objets qu’il constitue à la manière d’un Atlas de références. Sa technique est simple, directement héritée des orfèvres de la Renaissance, et ne tient que rarement compte des renouvellements tels que l’eau-forte, l’aquateinte, la manière noire, la lithographie. Si, comme il se plaisait à le rappeler, Albrecht Dürer venait à sa table, il pourrait continuer son travail. Ce qui pourtant lui manquerait, c’est l’air du temps constitutif du style, empreint à la fois de détails et de références historiques.

Philipe Mohlitz en stoïcien a traversé la représentation d’ un monde de guerres, de mort, de sexe, de décadences, de perte d’humanité et de chasses à l’ Hommes, auquel il nous confronte et en regard duquel il à constitué un processus conduisant au détachement. L’homme dans l’œuvre ne semblait pas pouvoir s’accorder avec les autres, comme par un rejet protecteur afin d’éviter la collision des mondes.

Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Veni, vidi, vixi Victor Hugo

Mohlitz était un homme qui ne dévoilait pas les raisons de son art, alors quel crédit apporter à une description superficielle de l’anecdote et du transitoire.

Graver a été un acte de rébellion lui permettant de traduire une vision du monde aussi terrible que celle de Goya, parfois aussi triviale que celle de Rembrandt.

Plus que l’emprise de l’empire des sens, revenir aux nuances du mot amour…

Liberté, Egalité, Fraternité

Le Triomphe des Mairies, Grands décors Républicains à Paris, 1870-1914

La vérité entraînant les scieces à sa suite répand sa lumiére sur les hommes
Paul Albert Besnard (1849-1934). “La Vérité entraînant les Sciences à sa suite répand sa lumière sur les hommes (détail)”. Paris, Hôtel de Ville, Salon des Arcades.

Le principe de République a tranché l’idée d’un pouvoir absolu au profit de la réunion des Hommes dans une société déterminée par l’intérêt commun.

Avec le Siècle des Lumières, s’est constitué un ensemble de problématiques philo-sociales dont on peut constater quelles ont favorisé l’émergence d’une nouvelle société, de nouveaux modes de productions axés sur l’industrialisation permise par la mécanisation. Daniel Arasse lie d’un même battement l’ émergence de la photographie et la disparition de la monarchie. Cette circonvolution est résumée par l’objectivité rationaliste devenue programme philosophique chez René Descartes:

connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie.

 René Descartes, Discours de la méthode, texte établi par Victor Cousin, Levrault, 1824, tome I, sixième partie

Le corps social a été remodelé par la connaissance et l’objectivité permettant de s’inspirer de la nature dans l’espoir d’un monde meilleur limité seulement par le possible. Pourtant, elle semble se retourner sur elle-même, pour construire un monde nouveau défini par l’affirmation de représentations reconsidérées.

Cette nouvelle perspective s’est trouvée appuyée par la constitution d’un corpus thématique donné à réaliser aux artistes . Ce nouvel Atlas de représentations est symptomatique de la volonté d’asseoir la République sur des valeurs liant les Hommes dans la citoyenneté par-delà leurs origines.

La constitution de ce nouvel évangile laïque s’exprime par l’apparition de thèmes reflétant les enjeux ontologiques.

Dans un premier temps on peut regrouper ce qui à composé le corps social:

La vie politique est peinte dans les temps qui ont été forts.

A.Bramtot, Le suffrage universel

Le travail, dont la valorisation ne répond pas des thèmes classiques évoquant des moments de la mythologie ou de la bible, mais de l’affirmation d’un citoyen répondant à une fonction sociale.

J.A. Rixen Le Feu

La famille, est avec l’école de la République, les deux socles sociaux et culturels ayant à constituer le citoyen. Ainsi l’école est présentée comme le lieu donné à chacun pour acquérir les modalités d’un être au monde.

La Patrie, est présentée comme le prolongement de la l’action de l’Homme hors de la famille.

Dans un deuxième temps on peut regrouper ce qui constitue la topographie de la République.

Les régions et les paysages, son traités pour évoquer les diverses facettes de l’unité.

F. Ehrmann La Lorraine

Les saisons, marqueurs du temps qui passe cimentent la société dans ses projets communs

Dans un troisième temps on peut regrouper l’ensemble des arts héritiers du passé, de leur vocation didactique.

Les arts littéraires, la musique, les arts plastiques et la danse,

Luc-Olivier Merson, La Danse (368)

La révolution sociale s’appuie sur un socle esthétique constitué du passage provisoire des grands thèmes mythologiques à l’affirmation d’un nouveau projet social porté par un idéal égalitaire.

Cela parait dans l’attribution des réalisations aux artistes. Le mécénat Républicain a fonctionné sur la base de concours dans lesquels un jury votait pour les meilleurs projets, en modifiait les détails, parfois même le contenu. Les commandes directes se faisaient sur la base des précédents concours afin de ne pas léser les artistes/citoyens participants .

La création des artistes dans le cadre de la République n’est pas constituée par une tension Visionnaire, subissant le poids du protocole, mais se présente comme l’affirmation d’un idéal, dont il nous est permis de juger de l’évolution par delà l’époque.

Dans les Choses vues , Victor Hugo traduit ce qu’ aurait du être l’esprit du texte.

Toujour la douceur!- Oui, dis-je, la douceur. L’énergie d’un côté, la douceur de l’autre ; voilà les deux armes que je veux mettre dans les mains de la République.

Chose vues, Victor Hugo

La période évoquée est un point d’équilibre entre deux instances constitutives d’une perspective sur un monde devenant.

Selon Rony Brauman de 1870 à 1914 nous changeons de paradigme transitant d’une guerre de duels (Solférino) à une guerre de sociétés.

En revanche, la seconde guerre mondiale à provoqué l’implosion du corps social par la volonté d’une discrimination basée sur des motifs “raciaux”, antinomiques avec la République discriminant les hommes par les compétences, dans une course à l’abime destructrice qui emporta avec elle une partie des raisons de son existence.

Ce qui dans l’image du “Triomphe des Mairies” était l’expression d’une tension vers un projet de société, deviendrait avec le développement de l’histoire une forme de propagande tournée sur la promotion et le culte d’un régime social.

Le paroxysme du principe de mécanisation et d’industrialisation à été la destruction programmée d’hommes, de femmes, d’enfants en raison de ce qu’ils sont ou ont été.

La conséquence esthétique devient la fixation des enjeux par un principe d’efficacité, nonobstant tout ce qui détourne l’image de ce qu’ elle tend à garder la trace.

L’œil Américain guidé du troisième œil marie la diversité des perspectives dans l’unité d’un projet démonstratif, ontologique et social dont la République a pour fonction de garantir l’expression.