Les périodes pauvres








Alors qu’entre temps il y ait des périodes pauvres, c’est très normal. C’est pas le fait de la pauvreté qui est gênant. C’est l’insolence, ou l’impudence de ceux qui occupent les périodes pauvres.
– (…)
– Bien sûr ils sont contents! Plus ils sont bêtes, plus ils sont contents. Comment t’expliquer…Pour prendre des choses plus sérieuses que ces jeunes sots.(…) Traverser un désert, c’est pas très compliqué. C’est pas grave. Ce qui est terrible, c’est naître dedans. Grandir dans un désert. ça, c’est affreux.
– Tu veux dire pour les jeunes qui ont 18 ans aujourd’hui?
– Oui. Ce qui est terrible dans les périodes pauvres, quand les choses disparaissent, personne ne s’en aperçoit. Pour une raison simple, c’est que lorsqu’elle disparaît, ça ne manque pas.
La période stalinienne a fait disparaître la littérature russe. Mais les Russes ne s’en sont pas aperçus. le gros des Russes. Une littérature qui a été une littérature bouleversante dans tout le dix-neuvième siècle disparaît. J’entends bien…bon…on nous dit “maintenant il y a les dissidents etc”. Mais au niveau du peuple, du peuple russe, SA littérature a disparu. SA peinture a disparu. Et personne s’en est aperçu! (…)
– On préforme ce que sont les besoins d’un public.
– Oui, et c’est cela qui définit la période de sécheresse. (…) La disparition de toute critique littéraire au nom de la promotion commerciale. Quand je dis que ce n’est pas grave, …il y aura ou des circuits parallèles, ou tout un marché noir…Ce n’est pas possible qu’un peuple…La Russie a perdu sa littérature, elle la reconquerra. Elle va la reconquérir. Tout cela, ça s’arrange. Les périodes riches succèdent aux périodes pauvres. Malheur aux pauvres.
– (…) alors comment ça ressurgit? T’as déjà vu une période riche succéder à une période pauvre?
– Oui (…) C’est ce que Nietzsche dit si bien: une collectivité lance une flèche dans l’espace. Elle tombe. Et puis quelqu’un viendra la ramasser et la lancer ailleurs. Ben ça marche comme ça, la création, la littérature. ça passe sur des déserts.Gilles Deleuze


