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Hétérotopies, “At home and elswhere”

 

J-F,C,- En t’écoutant, je vérifie que la simple possibilité d’ être dans une maison, c’est pour toi déjà très important. Le bonheur de la maison tient d’abord au fait qu’ elle est accessible. Cela se vérifie par la négative dans Doorpusher, ou Eviction Struggle. Dans Eviction Struggle, un personnage voudrait rentrer alors qu’il est bloqué à l’extérieur. On voit bien à quelle situation de précarité, à quelle menace tient l’étrange familiarité d’une condition urbaine qui se résume à la possibilité d’être chassé de chez soi.

At home and elsewhere

Dans  Essais et Entretiens  1984-2001, Jeff WALL

La perspective entravée

Doorpusher confronte l’individu à l’irrémédiable de la situation sans issue. De l’extérieur un homme est confronté à un espace dont l’accès ne lui est pas accordé. Le spectateur a un point de vue plongeant et l’ouverture lui donnerait visuellement accès à un agencement dont la perspective reste énigmatique. 

Ce procédé avait déjà été employé par Luis Bunuel dans belle de jour

Toute l’étrange étrangeté nait de la méconnaissance  contenue dans le contenant.

John Hilliard occulte également une partie essentielle de la narration constituant l’étrangeté de la scène, presque contradictoire par ce qu’elle occulte.

La surface de l’image dissimule un monde souterrain dont les éléments de narration sont prisonniers de la matérialité.  En oblitérant la surface de la perspective Albertienne, par un écran tourné en notre direction ,  nous est suggéré dans les marges, un monde auquel nous n’avons pas accès,  et dont la privation impose de déplacer l’attention du spectateur de  l’image vers l’extrapolation narrative dont Diderot, dans  l’évocation des salons, s’était fait un spécialiste. L’ auteur impose au spectateur critique une modalité d’interprétation à rebours du développement téléologique constitué par la quête d’objectivité en histoire de l’art.  

George Rousse n’oblitère pas mais révèle un donné transformé.

Si l’image  n’occulte pas, elle modifie l’apparence de la perspective, plaçant le spectateur face à une réalité tronquée. Par cette opposition nuit jour, l’image affirme la coexistence de réalités contraires. L’ontologie de l’étrange chasse le commun des habitudes constitutives de la vie sociale

La fuite dans le paysage

La confrontation à l’ «  Unheimliche », entrave que le spectateur subit, le contraint à partir à la découverte de nouveaux paysages. Par cette déterritorialisation l’on découvre d’une image à l’autre  la mutation des paysages et des enjeux.

Tourner la page pour voir la suite des images, c’est se confronter à de nouveaux enjeux qui la remettent en perspective. A défaut de pouvoir creuser la surface autrement que dans une territorialisation fantasmagorique, il reste la possibilité  permise par le corpus de faire vivre l’image dans un Atlas de représentations.

Du paysage de la ville on accède à un espace pavillonnaire d’une banlieue périphérique où s’alignent successivement des maisons dans une perspective hétérogène.

Eviction Struggle

Cette focalisation du général au particulier nous donne à voir la scène qui peut sembler anecdotique. Cependant les problématiques locales révèlent à plus grande échelle. Ici, un homme semble chassé de chez lui, encerclé et saisi par deux personnages qui semblent vouloir l’anéantir. Une femme court à son secours. L’arrêt sur image contemporaine dont le détail est presque mythologique, ne donne pas plus d’informations sur les raisons motivant cette violence.

Reprenant Le déjeuner  sur l’herbe  d’ Edouard Manet, Jeff Wall avec The Storyteller 1986, introduit une zone d’ombre à l’humanité. C’est dans ce lieu autre, dans une clairière prise entre deux perspectives, à gauche naturelle, à droite urbaine, qu’apparait une humanité en déshérence.

Ces espaces frontières, sans éclairage, à l’écart du regard réprobateur du jugement commun, interface entre le monde et la nature, sont ceux évoqués par Pasolini dans son article sur la disparition des lucioles. 

Les hétérotopies qui étaient des espaces laissés à l’altérité sont devenus ceux des décharges, des zones des reflux  consuméristes, écrasant la vie sous ses formes naturelles. 

Cette nature à l’abandon, polluée où l’homme doit prendre place parmi les conséquences de ses actes, est évoquée dans la gravure de Philippe Mohlitz  Le survivant.

Le rêve éveillé de Mohlitz résulte du cauchemar consécutif du pillage des ressources naturelles au profit de leurs transformations en déchets accumulés.


Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (Aujourd’hui, c’est un souvenir quelque peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois).

Pier Paolo Pasolini, La disparition des lucioles;
Texte de 1975, extrait des Ecrits corsaires. Traduction de Philippe Guilhon (Champs).

De l’impossibilité d’être chez soi, d’ouverture sur la perspective, à la quête de territoires hétérogènes, en marge des réalités convenues, nous avons vu que la déterritorialisation donne au voyageur accès à des réalités diverses. Le monde comme représentation métaphorise pour expliciter une factualité phénoménale angoissante, celle commune aux deux expériences, d’inaccessibilité et d’errance, d’un monde, naturel et social, avec lequel nous devenons les spectateurs privés d’ interactions.

L’ “Alligators 427” interprété par Philippe Mohlitz

 Rêver dans l’univers de Philippe Mohlitz est un cauchemard.  Je laisse au plus courageux et téméraires le plaisir des enfers terrestres dont il évoque , avec détails, la violence dans ses gravures composées de cannibalisme, de viols, de castrations, …, d’un monde en déclin, et de ses pilleurs.

Croire qu’il s’agissait d’ un artiste expressionniste torturé qui vivait sa représentation de l »intérieur, c’est ne rien comprendre à l’art. L’ œuvre est produite pour son pouvoir signifiant, qu’ importe le mode de production.

Sons corpus d’œuvres est révélateur d’une culture encyclopédique dans laquelle il puisait pour former son atlas esthétique, alliant au sens des symboles passés la contemporanéité de leur expression.

Cette culture trahit les inquiétudes de son temps, avec son lot de représentations constituées dans la symbiose d’une période disparue. 

La présence des crocodiles ou squelettes de baleines et autres êtres étranges peut être vue à l’aune du texte d’ Hubert Felix Thiefaine « Alligator 427 », symbole d’une société  constituée sur la force nucléaire, pesant comme une épée de Damoclès sur la survie de l’humanité.

Dans certaines gravures de  Philippe Mohlitz, comme dans le texte d’Hubert Félix Thiephaine, la mort est au rendez-vous. 

« Alligators 427
[…]
Sur cette autoroute hystérique
Qui nous conduit chez les mutants,
[…] Je vous attends. »

Les mutants sont présents dans l’œuvre de Philippe Mohlitz de manière importante; comme avec le » Triomphe de César », 1972; » Le ministère de la santé », « La noce menacée », 1978.

 

« Alligators 427
À la queue de zinc et de sang,
[…] »

Les avions sont souvent présents dans l’œuvre de Philippe Mohlitz, comme par exemple Aéroplane, 1978 ; Le déjeuner interrompu, 1991 où l’avion est semblable au bombardier Boing B-29 Superfortress américain Enola Gay.

 

[…]
Et j’attends que se dressent vos prochains charniers.
J’ai raté l’autre guerre pour la photographie.
J’espère que vos macchabées seront bien faisandés.
[…]

Mort et photographie sont problématiques importantes de l’œuvre de Philippe Mohlitz,  qui la pratiqua ce mode  et dont on retrouve la trace dans sa composition  » « C’est arrivé chez l’antiquaire », 1972,  : appareil photographique face à une armure.


Alligators 427
[…]
Je donne un coup de brosse à mon squelette.
Je vous attends.
L’idiot du village fait la queue
Et tend sa carte d’adhérent
Pour prendre place dans le grand feu.
[…]

La mort, ses lieux communs, ses fosses, font l’objet de traitement particuliers dans l’œuvre de Philippe Mohlitz comme avec « Rencontre » de 1967 ou « 12 ans après » 1978.

 

Alligators 427
[…]
Je sais que dans votre alchimie,
L’atome ça vaut des travellers chèques
[…]
A l’ombre de vos centrales, je crache mon cancer.
Je cherche un nouveau nom pour ma métamorphose.
[…]

L’ atome et l’inquiétude de ses conséquences sont traités par Philippe Mohlitz dans nombre de gravures déjà évoquées avec les mutants mais également « La découverte du plutonium », 1976

 

« Alligators 427
[…]
Il est temps de sonner la fête.
Je vous attends.
Vous avez le goût du grand art
Et sur mon compteur électrique,
J’ai le portrait du prince-ringard.
[…]
Je sais que, désormais, vivre est un calembour.
La mort est devenue un état permanent.
Le monde est aux fantômes, aux hyènes et aux vautours.
[…] »

Le grand  art au service des princes-ringards, un peu précieuse ridicule, dont la hauteur n’est pas d’esprit a par exemple été traité dans « l’Atelier », 1989

 

Il est évident que le propos n’est pas de dire que Philippz Mohlitz à répondu textuellement à Hubert Félix Thiefaine, mais force est de constater qu’ils ont été traversés par les mêmes questionnements. 

C’est l’inquiétude d’un devenir humain à l’ère du tout nucléaire, qui  transforme les enjeux esthétiques classiques en une atomisation généralisée, comme avec « Ménagère bombardée » 1969 répondant à la représentation de Vénus.

Cette dispersion allant jusqu’à la disparition  de l’individu dans l’espace local voire intergalactique, comme soufflé par l’énergie sur-puissante  irradiant le temps, paraît dans « portrait multiple »:

 

La rencontre esthétique d’ Hubert Felix Thiefaine et de Philippe Mohlitz échange sur les enjeux contemporains des questionnements conduisant à la conclusion d’une désolation à venir.

Plus que du cynisme, car montrer c’est dénoncer, et donc ne pas se résigner comme le propose le stoïsisme, il s’agit par l’image ou la poésie d’un texte chanté, devenu révélateur, de faire interface avec les consciences et de permettre l’émergence potentielle d’un monde nouveau. C’est peut-être dans cette conscience visionnaire d’une urgence « climatique » sans conséquence dans l’action qui laisse Philippe Mohlitz rêveur.