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Ceci n’est pas une photographie

Hubert-Félix Thiéfaine

Du portrait psychologique au dessin, la contrainte est la difficulté de transcription. Comment traduire la fugacité d’un moment volé à l’expression d’une figure, mélancolique plus que nostalgique.

Xavier-Aurélien Racine, dessin, Stylo Bille, 29,7X42 cm Janvier 2020

Toute une tradition esthétique s’est confrontée à cette difficulté. Le Laocoon, véritable visionnaire par delà le figé du marbre, fut l’un des premiers révélateurs de la transcription de l’être dans le paraître, témoin impuissant de la disparition de sa prédiction.

Albrecht Dürer traduisit avec sobriété le thème de la mélancolie issu de la bile noire, constitutive de l’ontologie artistique.

La tradition picturale a été traversée par nécessité de faire exprimer le sujet, permettant de dire en révélant. Nombreux peintres, souvent influencés de procédés pré-photographique, ont traduit l’expression des modèles.

La photographie, par la spontanéité de sa saisie similaire à celle de l’expression s’est naturellement emparée du sujet par la constitution du portrait psychologique thématisé par Richard Avedon ayant pour ambition de montrer l’être profond de l’individu par-delà les présupposés sociaux.

Révéler, n’est ce pas donner une interprétation d’un individu multiple et devenant, confronté dans son rapport au monde, à des représentations de lui-même comme l’évoquait Diderot dans sa réflèction sur son portrait par Van Loo. Le Je étant un Autre, multipliant les possibles d’un être diffracté figé dans ses traces figuratives.

Thomas Ruff a choisi d’ exprimer la réalité d’un individu en résumant l’être à la présence. Le spectateur se trouve alors dans la position d’un vouvoiement avec le multiple des possibles résumés à la figure de la transcription d’un tutoiement avec la simplification contrainte d’une représentation.

Du fond à la forme nait l’ambiguïté, celle du statut de l’image. S’il est évident qu’il s’agit d’un portrait, sa nature reste problématique.

Tenant compte de son mode de production, il est évident qu’il s’agit d’un dessin alors que son aspect, par la couleur et le modelé, s’apparente d’avantage à la peinture.

L’ambiguïté constitutive de l’origine n’entame pas l’intérêt de la production, questionnant sur son statut.

La perspective ouverte aux spectateurs dépend de leur conscience de ce qui constitue originellement et originairement l’ image. Ce bégaiement des perspectives multiples sur un même objet est tendu par l’unité du style réunissant les différences.

Ainsi, par delà les contradictions morcelées à la semblance d’un verni écaillé, c’est l’être traduit dans le style qui donne à voir.

Pour répondre à Gilles Deleuze, on peut dire que si l’on rencontre d’abord l’œuvre, révélant de pont entre divers modes d’expression d’une Idée, on en découvre que mieux l’homme, dont les masques divers expriment les modalités multiples du rapport à l’art.

Art: du Percept au Concept

John Baldessari

Selon Gilles Deleuze, il est possible de distinguer différentes modalités de l’expression traduites dans des langages spécifiques tels que le percept pour l’art, le concept pour la philosophie, les affects pour la musiques par exemple.

Les modalités spécialisées constitutives des pratiques de création tendent vers un produit déterminé. Ainsi, les objets répondent aux attentes des pratiques, et deviennent l’objet des “spécialistes” praticiens ou experts.

Dès l’ouverture de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture vers 1648 était envisagé un cycle de conférences permettant de constituer ces professions comme des actes libéraux, échappant ainsi aux principes des artisans, ouverts par la suite à des collectionneurs.

L’artiste se construit alors à l’image d’ un gentilhomme, constitutif du savoir de son temps, comme le furent Léonard de Vinci ou Albrecht Dürer.

Au dix-neuvième siècle, le système de représentation se fractionne, pour diverses raisons, laissant une plus grande place à une recherche de “style”, contrebalancée par une posture de l’artiste plus solitaire allant jusqu’à la représentation de l’artiste maudit.

Les diverses manières de voir se marient pour composer une représentation dont certains aspects sont renouvelés.

Une synthèse se constitue entre les diverses modalités de productions, mêlant ainsi leurs caractéristiques originaires prises comme des code de significations symboliques. Je renvoie ici à la vidéo publiée précédemment constituant le trait d’union entre Demachy et Richter par l’usage du flou.

La transdisciplinarité fait bégayer la production dans ses modalités d’expression donnant à voir un possible renouvelé, échappant par l’expression à la répétition.

John Baldessari représente une modalité de cette recherche, introduisant le concept dans le percept affirmant un détachement dans le décalage vis-à-vis des attentes d’un spectateur contraint à l’analyse.

Il importe alors de savoir où l’artiste place son œuvre pour connaître l’enjeu de son propos et le juger en fonction d’une proposition réelle plutôt que fantasmée.

Déterritorialisation de l’image

William Hogarth

Le territoire est l’espace premier permettant de définir les limites et de faire paraître la réalité d’ un monde. Il en est de multiples. Centraux, comme devrait l’être les cœurs de villes, constitutifs d’un être normalisé représentant ce que le concept de bourgeoisie recoupait aux XIX° et XX° siècles. Périphériques, lieux des “hétérotopies”, zones frontières ou paraissent les lucioles Pasoliniennes, poussières d’étoiles constitutives d’un rapport divergent au monde. Ruraux, dont la mise à distance des centres autodétermine l’existence.

Peintres, graveurs et photographes habitent, traversent ces territoires et en prélèvent une trace d’histoire à vocation esthétique. La F.S.A .(Farm Security Administration) avec Dorothea Lange, Walker Evans, Arthur Rothstein, Ben Shahn, Russell Lee . En France la mission DATAR, Raymond Depardon, Josef Koudelka, Lewis Baltz, Robert Doisneau. On peut évoquer également des démarches spontanées et autonome qui firent école comme Berndt et Hilla Becher qui ont permis de fixer une trace patrimoniale des bâtiments industriels en transformation ou disparition , voire même de quartiers de villes, avec l’ensemble des immeubles du Sunset Strip de L. A. de Ed Ruscha .

Cette traversée d’un monde fixée par l’œil Américain préserve la trace d’une réalité disparue, d’ un “ça a été”, évanoui. Le troisième œil, constitué du retournement intellectif de l’image sur la conscience d’un monde se transformant, permit une échappée Visionnaire du réel au profit de la préservation de la trace d’un agencement matériel. Nous connaissons ainsi des bâtiments, des métiers, des cultes maintenant disparus.

L’image produite est la transcription sur le support d’une image mentale reflétant les enjeux de ce qui fait monde à une période donnée de l’histoire.

Ces périodes se succèdent, mêlant leurs représentations par références entrecroisées et des réponses interposées. Les images prennent ou perdent sens en fonction de la force qui insuffle leurs apparitions.

La “fortune” évoquée par Machiavel, comme le mauvais œil fait risquer à la production d’images la possibilité d’une disparition ou d’une impossible apparition. Et si pour Deleuze, ce que nous ne connaissons pas ne manque pas, le vide consécutif du fait, non illustré, laisse malgré tout entrevoir le manque d’un possible abandonné.

L’ histoire de l’art constitue la mémoire vive de ces strates, qui, à la manière de milles plateaux, s’enchevêtrent et racontent le monde en images. De cet Atlas nait la possibilité d’une généalogie révélatrice des tentions sous-jacentes à l’existence de l’œuvre.

C’est en découvrant la réalité mue par l’objectivité d’un regard scrutateur que l’on donne sens au monde, dont la traversée intellective du regard de l’artiste permet l’émergence d’une manière de voir.

Chercher le territoire c’est faire bégayer les perspectives pour construire, parmi un champ multiple de possibles, une perspective signifiante pouvant entrer en résonnance avec d’autres pour faire monde.

L’artiste appartient au territoire où l’œil Américain se mêle au troisième œil accueillant le style comme une émergence de la représentation transcrivant l’image d’un monde pour l’ Histoire.

Birthday, Marc Chagall, 1915

Sans dessus-dessous, l’œil Américain et le troisième œil, construisent dans le monde la meilleure représentation du possible.

Art&Société

Le chef d’oeuvre inconnu

L’ artiste constitue sa production dans un agencement ouvert aux possibles. C’ est la société, pour des raisons multiples, qui donne à l’œuvre un champ de résonnance.

Il est aussi dépourvu de sens de déclarer « pour » l’art moderne que « contre » lui. Le point de développement où il est parvenu est notre œuvre autant que celle des artistes. Il existe certainement de nos jours des peintres et des sculpteurs qui auraient fait honneur à n’importe quel siècle. Si nous n’avons pas su inventer pour eux des taches précises, de quel droit les blâmerions-nous quand leurs œuvres nous semblent obscures et sans but?

Le grand public, dans son ensemble, s’est arrêté à cette idée qu’un artiste est un gars qui fait de l’art un peu comme un cordonnier fait des chaussures.

A vrai dire,  » l’art » n’est pas quelque chose qui existe en soi. Il n’y a que des artistes, des hommes et des femmes qui ont reçu ce don merveilleux d’équilibrer des formes et des couleurs jusqu’à ce qu’elles sonnent « juste » et – ceux- ci sont plus rares- qui possèdent cette intégrité de caractère qui ne peut se satisfaire de demi-solutions, qui renoncera toujours au effets superficiels, aux succès faciles pour leur préférer le labour harassant d’un travail sincère. Des artistes, il en naîtra toujours. Mais que l’art continue d’ exister, cela dépend aussi, dans une mesure qui n’est pas négligeable, du public, de nous mêmes. Notre indifférence ou notre intérêt, nos préjugés ou notre compréhension pèsent sur l’issue de l’aventure . C’est à nous de veiller à ce que le fil de la tradition ne se rompe point et à ce que des possibilités restent ouvertes aux artistes d’ajouter encore à cette précieuse rangée de perles que le passé nous à laissé en héritage.

E.H. Gombrich

 

Ce que relève et révèle Gombrich, c’est l’implication sociale et culturelle dans l’émergence de l’œuvre d’art. 

Toute production s’avère à la fois la recherche d’un artiste mais également le reflet d’une société qui l’ a admise ou refusée. C’est face à la représentation que se constitue l’image des enjeux d’un monde, saisi au présent et réinterprété au passé avec l’ évolution des enjeux esthétiques dans le temps.

Il reste, que l’artiste peut au mieux produire pour lui, mais que face à une société hostile, son rôle n’est pas d’être maudit. Il fait partie de la communauté des créateurs qui transforme le réel en possible et font émerger une richesse à la fois culturelle, technique et sociale. 

Anselm Kiefer, artiste Allemand, sans équivalent Français, produisit une œuvre effaçant le fragile vernis pour mettre à nu  une humanité perdue dans son histoire, questionnant l’évolution et l’actualité de ses conséquences. Si son œuvre  a socialement dérangé,  elle n’a pas été entravée dans un processus de déni qui permit l’émergence d’un atlas renouvelé par la volonté de sens. Malgré l’effroi que suscite le sujet traité, il exprime l’horreur d’une histoire, ne laissant pas les morts dans l’indifférence.   

Si toute époque est dotée de créateurs constituant avec force une œuvre, toutes n’émergent pas. La qualité du travail n’est pas nécessairement l’enjeu, mais celle du spectateur, par les raisons de son jugement qui peut effacer la richesse d’une production artistique.

Dans son abécédaire, Gilles Deleuze évoque la différence ente les périodes pauvres et les périodes riches. Si c’est dans la première que s’élabore la seconde, elle reste pour la création et la culture un danger fondamental, car favorable à la disparition de ce qui à défaut d’avoir été connu, ne nous manquera que par l’absence de richesse culturelle qu’ elle représente en puissance. Si l’œuvre de Kafka avait été détruite par Max Brod, c’est tout un pan de la conscience réflexive sur la société, avec ce qu’elle permit de surenchère esthétique qui aurait disparu.

 » Voici, mon bien cher Max [Brod], ma dernière prière : Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi (c’est-à-dire, dans ma bibliothèque, dans mon armoire, dans mon secrétaire, à la maison et au bureau ou en quelque endroit que ce soit, tout ce que je laisse en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu, et aussi tous les écrits ou notes que tu possèdes de moi ; d’autres en ont, tu les leur réclameras. S’il y a des lettres qu’on ne veuille pas te rendre, il faudra qu’on s’engage du moins à les brûler. À toi de tout cœur »

Post-scriptum de la première édition du Procès de F. Kafka, Paris, Folio, 1972, p. 370.

De Balzac à Kafka, la destruction de l’œuvre sonne comme le résultat de l’incompréhension de l’artiste et de la société, que Gombrich traduit par l’illustration de Picasso du Chef-d’œuvre inconnu.

Comme l’évoquais Stéphane Zweig, dans le monde d’hier, le temps présent nous impose d’être les passeurs de patrimoine et de culture.

A défaut de n’ avoir suscité il est nécessaire de préserver. Il faut favoriser le ferment naturel permettant l’émergence de ce qui forme la richesse la plus fondamentale, constituée par la vision mentale matérialisée donnant à notre jugement esthétique l’objet d’une vision particularisée, dont la philosophie de l’art permet par l’élaboration d’un atlas, l’élaboration d’un langage universel.